Art analogique & représentation numérique

Scott Alexander Gabriel Reiss

23 décembre 2006

Introduction

Tous les arts supportent des transformations avec perte d’information, la traduction en littérature, la transposition en musique, la reproduction (de main humaine ou mécanique) dans les arts plastiques. Seules la littérature et la musique écrite supportent la transformation sans perte d’information aucune, le changement de tout le matériau physique du support, papier, encre, couleur, police etc.

La découverte du phonème (lunité acoustique minimale de l’opposition binaire du langage) par Ferdinand de Saussure vers 1900 s’avère l’une des plus grandes du vingtième siècle, celle qui a permis le développement technologique de la cybernétique. Le lien du signifiant («  image acoustique ») au signifié (« concept ») qui fait le signe est arbitraire, immotivé, et conventionnel. Le choix du support matériel, ainsi que de l’organe d’articulation et du sens de perception, reste aléatoire. Historiquement les langues naturelles humaines se sont manifestées par des voyelles et des consonnes émises par l’appareil vocal et captées par l’oreille. Les traits gravés sur un support fixe (l’écriture) et perçus par l’œil se sont développés dans une infime minorité de langues, en Chine, en Inde, et au proche orient, pour ensuite se répandre en Europe et sur le monde. Les sourds et les aveugles savent se servir des mains pour transmettre ou recevoir les données des langues naturelles humaines, quitte à en créer de nouvelles dans le premier cas.

Les arts plastiques sont analogiques. La littérature et la musique sont numériques. Elles participent du même système de représentation symbolique.

Dans son Grand Dictionnaire terminologique l’Office québécois de la langue française définit ainsi les deux termes :

Analogique :

Se dit de toute donnée variant de façon continue ou dont la représentation se fait sous la forme d’une grandeur physique continue pouvant prendre une infinité de valeurs, ainsi que des procédés et des appareils basés sur ce type de donnée.

Le son, la voix, les images, les couleurs sont des phénomènes analogiques, comme d’ailleurs la plupart des phénomènes naturels.

Les ordinateurs actuels étant des appareils numériques, il faut donc transformer les données analogiques (comme le son ou les images) en données numériques, pour qu’elles puissent être comprises.

Numérique :

Se dit de toute donnée qui ne peut avoir qu’un nombre limité et prédéterminé de valeurs discrètes et qui est représentée par des chiffres, ainsi que des procédés et des appareils basés sur ce type de donnée.

Les ordinateurs actuels constituent un exemple parfait d’appareil numérique puisqu’ils fonctionnent en mode binaire. Cela signifie que, pour être comprises par le système, les données ne peuvent être représentées que par deux valeurs et ces deux valeurs ne peuvent être exprimées que grâce aux chiffres 0 et 1. Les données qui ne sont pas numériques à l’origine (et que l’on qualifie d’analogiques), comme le son ou les images, doivent donc être transformées en données numériques pour que l’ordinateur puisse les comprendre et les traiter.

Il arrive que l’on utilise l’adjectif digital en français dans le sens de « numérique ». Cet usage, peu fréquent actuellement, est à déconseiller puisque digital se rapporte aux doigts et non aux chiffres (digit, en anglais).

Les définitions reposent sur deux exemples : l’un électrique, l’autre mathématique. L’exemple électrique fait état de deux types de circuit, celui où le signal (l’information) fluctue de façon continue et à priori sans limite, une gamme de son ou de lumière par exemple, et celui où il oscille de façon discontinue et limitée, une séquence d’impulsions discrètes, un interrupteur en marche ou arrêt, un alphabet de vingt-six lettres, une octave scindée en douze demi-tons. L’exemple mathématique est mal servi par la traduction inexacte du mot anglais digit, qui ne signifie pas toujours : « chiffre » et qui désigne souvent une place susceptible d’être occupée par un chiffre. L’information numérique ne s’exprime pas obligatoirement en chiffres. Elle s’exprime en un ensemble fixe d’éléments quelconques.

La Représentation alphanumérique

La mathématique est le système archétypique de la représentation symbolique fondée sur lopposition binaire. Tout énoncé mathématique peut s’exprimer en base deux, c’est-à-dire en une séquence de 0 et de 1.

Hébreu

-

א

ב

ג

ד

ה

ו

ז

ח

ט

Le double emploi de l’alphabet hébreu a permis aux cabalistes de surdéterminer les phrases de la Bible en faisant deux lectures parallèles, celle des lettres et celle des chiffres.

Grec

-

α

β

γ

δ

ε

ς

ζ

η

θ

Le manque de symbole dans l’alphabet grec ancien pour représenter le zéro (une invention hindoue) n’a pas empêché les travaux de Pythagore, d’Archimède, et d’Euclide.

Romain

-

i

ii

iii

iv

v

vi

vii

viii

ix

Les chiffres romains représentent à la fois plus d’abstraction par rapport à l’ordre alphabétique et plus de concrétion dans le nombre de traits représentant les chiffres de 1 à 3.

Arabe

0

1

2

3

4

5

6

7

8

9

Les chiffres arabes représentent le maximum d’abstraction.

Les états numériques d’un système équivalent au nombre des unités minimales d’opposition, 2 en binaire (0-1), 10 en décimal (0-9), 16 en hexadécimal (0-F).

Le français contemporain standard de France compte entre 30 et 40 phonèmes, selon la manière de parler du locuteur et la façon de compter du linguiste.

Le français compte au moins 26 graphèmes, selon la façon de compter les diacritiques (accents et cédille) et la ligature.

Sauf dans le cas des idiogrammes (hiéroglyphes égyptiens, certains caractères chinois), l’unité minimale d’opposition binaire (phonème ou graphème) n’est pas l’unité minimale de sens (morphème). Ce niveau supplémentaire fait accroître de façon exponentielle les ressources sémantiques d’une langue. L’hébreu biblique, par exemple, compte 22 graphèmes. Le vocabulaire se fonde sur des racines de trois lettres, trigrammes découverts par le philologue Juda Hayyuj (c. 940-1010). Si aucune contrainte ou exclusion n’intervenait dans les règles combinatoires phono-orthographiques, ce qui n’est assurément pas le cas, l’alphabet produirait 10.648 (22³) radicaux possibles. Or, un corpus vaste comme celui de la Bible, aussi riche en mythe, en poésie, en histoire, et en philosophie, n’exploite que 500 lexèmes environ pour en dériver plus de 5.000 mots différents.

Voici d’autres exemples de systèmes numériques :

Objet

Description

États numériques

Exemple

Traduction

Chromosomes sexuels

Absence ou présence du gène qui détermine le sexe dans la transmission de l’information génétique

2

XY

Mâle

Cartes à jouer

13 valeurs (ace-roi) et 4 couleurs (♥ ♦)

52

Selon le jeu

Feu de signalisation

3 lumières (rouge, orange, verte) superposées pour diriger la circulation automobile

3

Cliquer pour voir l’image transformée.

Passez

Code morse

Séquence de points, de traits, et de pauses de 3 durées/longueurs pour représenter l’écriture

5

• –

A

Pavillons de signalisation maritime

Séquence de 36 drapeaux polychromes uniques pour représenter l’écriture

36

A, alpha, « scaphandrier actif »

Sémaphore maritime

Séquence de 7 positions de chacun de 2 drapeaux dichromes identiques pour représenter l’écriture

49

A, 1

Plusieurs cas de figure se présentent :

D’autres états numériques se produisent rarement :

  Affection

Configuration

 

Monosomie X (syndrome de Turner)

X

 

Trisomie X

XXX

 

Syndrome de Klinefelter

XXY

 

Syndrome XYY

XYY

 

Tétrasomie X

XXXX

 

Pentasomie X

XXXXX

Les états numériques sont encore analysables en 13 valeurs (ace-roi) et 4 couleurs (♥ ♦), comme le phonème est analysable en point et mode d’articulation, vocalisation, et nasalisation.

Le sens peut s’exprimer au moyen du langage, sans qu’il n’y ait aucun lien avec une langue particulière. Deux joueurs de bridge allophones peuvent parfaitement s’entendre sur le tapis. Les règles du jeu se traduisent.

 

Cliquer pour voir l’image originale.

Il s’agit bien de valeurs d’opposition. L’image ci-contre simule la vue d’un daltonien du feu représenté ci-dessus. Malgré le changement de couleurs, l’information routière de l’image transformée reste exactement la même.

Un 4ème état numérique, l’emploi simultané des feux rouge et orange, annonce l’arrivée du vert dans certains pays (Allemagne, Angleterre, Suisse).

Le sens peut s’exprimer au moyen du langage, sans qu’il n’y ait aucun lien avec une langue particulière. On peut rouler à l’étranger. Le code de la route se traduit.

Une relation d’un à un (1 : 1) existe entre une séquence morse unique et chacun des caractères.

Cependant elle emprunte un signifiant (le mot alpha) à une langue donnée afin de désambiguïser la retransmission du message à l’orale.

Un signifié traduisible (« scaphandrier actif ») surdétermine la relation. L’émetteur et le récepteur ne doivent pas obligatoirement parler la même langue.

Ce double emploi de ressources linguistiques s’avère ambigu et prodigue. Le récepteur doit interpréter le chiffre ou la lettre selon le contexte, tandis que près de la moitié des 49 configurations possibles reste inexploitée.

Les états numériques sont encore analysables en la position de la main droite et celle de la main gauche.

La Représentation textuelle

L’information linguistique de l’image analogique ci-contre au centre est reproduite de façon identique par le texte numérique de droite. L’ordinateur munit d’un logiciel de reconnaissance optique de caractères (ROC) peut théoriquement lire le premier et en extraire le second. Le résultat ainsi obtenu n’est pas plus ou moins flou comme l’image numérisée. Il est très exactement juste ou faux au niveau du graphème.

En revanche, la commande Ctrl+F (ou équivalent) du navigateur ne sait lire que la version texte, pour trouver par exemple les deux occurrences du mot Bergotte, que le correcteur de l’éditeur HTML désigne (en les soulignant en rouge, par exemple) comme faute d’orthographe. En revanche, on peut créer un CAPTCHA (Completely Automated Public Turing test to Tell Computers and Humans Apart), un test de Turing pour distinguer les hommes des ordinateurs en convertissant un texte numérique en une image analogique pour le rendre illisible afin de déjouer les ROC :

Personne, par souci d’authenticité ou d’autorité ne lirait l’autographe, sauf pour vérifier un point de critique textuelle litigieux. Personne ne lirait le manuscrit des cent quarante mille mots du roman pour le plaisir de déchiffrer la calligraphie de l’auteur. Rien dans le texte d’ailleurs ne différencie entre les phrases manuscrites et les phrases dactylographiées. Ce n’est pas utile.

Personne n’appellerait le texte imprimé une copie plus ou moins fidèle, donc plus ou moins défectueuse. Ce n’est pas une traduction qui trahit. Au contraire, c’est le texte intégral. L’original d’une œuvre littéraire ne sert à rien, sinon à l’établissement du texte et à l’étude de sa genèse, mis à part l’intérêt d’un collectionneur.

Marcel Proust, « Le Temps retrouvé » (1927)

chose d’un autre temps, c’est un autre jeune homme qui se lèvera. Et ma personne d’aujourd’hui n’est qu’une carrière abandonnée qui croit que tout ce qu’elle contient est pareil et monotone mais d’où chaque souvenir, comme un sculpteur de Grèce, tire des statues innombrables. Je dis chaque chose que nous revoyons, car les livres, se comportant en cela comme ces choses, la manière dont leur dos s’ouvrait, le grain du papier peut avoir gardé en lui un souvenir aussi vif, de la façon dont j’imaginais alors Venise et du désir que j’avais d’y aller que les phrases mêmes des livres. Plus vif même car celles-ci gênent parfois comme ces photographies d’un être devant lesquelles on se le rappelle moins bien qu’en se contentant de penser à lui. Certes, pour bien des livres de mon enfance, et hélas pour certains livres de Bergotte lui-même, quand un soir de fatigue il m’arrivait de les prendre, ce n’était pourtant que comme j’aurais pris un train dans l’espoir de me reposer par la vision de choses différentes et en respirant l’atmosphère d’autrefois. Mais il arrive que cette évocation recherchée se trouve entravée au contraire par la lecture prolongée du livre. Il en est un de Bergotte (qui dans la bibliothèque du Prince portait une dédicace d’une flagornerie et d’une platitude extrêmes), lu jadis en entier un jour d’hiver où je ne pouvais voir Gilberte, et où je ne peux réussir à retrouver les pages que j’aimais tant. Certains mots me feraient croire que ce sont elles, mais c’est impossible. Où serait donc la beauté que je leur trouvais? Mais du volume lui-même, la neige qui couvrait les Champs-Élysées, le jour où je le lus, n’a pas été enlevée. Je la vois toujours. Et c’est pour cela que si j’avais été tenté d’être bibliophile, comme l’était le prince de Guermantes, je ne l’aurais été que d’une façon, mais de façon particulière, comme celle qui recherche cette beauté indépendante de la valeur propre d’un livre et qui lui vient pour les amateurs de connaître les bibliothèques par où il a passé, de savoir qu’il fut donné à l’occasion de tel événement, par tel souverain à tel homme célèbre, de l’avoir suivi, de vente en vente, à travers sa vie ; cette beauté historique en quelque sorte d’un livre ne serait pas perdue pour moi. Mais c’est plus volontiers de l’histoire de ma propre vie, c’est-à-dire non pas en simple curieux, que je la dégagerais ; et ce serait souvent non pas à l’exemplaire matériel que je l’attacherais, mais à l’ouvrage comme à ce François de Champi contemplé pour la première fois dans ma petite chambre de Combray, pendant la nuit peut-être la plus douce et la plus triste de ma vie  – où j’avais hélas (dans un temps où me paraissaient bien inaccessibles les mystérieux Guermantes) obtenu de mes parents une première abdication d’où je pouvais faire dater le déclin de ma santé et de mon vouloir, mon renoncement chaque jour aggravé à une tâche difficile – et retrouvé aujourd’hui dans la bibliothèque des Guermantes précisément, par le jour le plus beau et dont s’éclairaient soudain non seulement les tâtonnements anciens de ma pensée, mais même le but de ma vie et peut-être de l’art. Pour les exemplaires eux-mêmes des livres, j’eusse été d’ailleurs capable de m’y intéresser, dans une acceptation vivante. La première édition d’un ouvrage m’eût été plus précieuse que les autres, mais j’aurais entendu par elle l’édition où je le lus pour la première fois. Je recherchais les éditions originales, je veux dire celles où j’eus de ce livre une impression originale.

 

Marcel Proust, Le Temps retrouvé (1927), image analogique

Le Temps retrouvé, texte numérique

Proust fait une distinction entre deux catégories de bibliophile, l’amateur des « premières éditions » (de la « beauté historique ») et le lecteur nostalgique (du souvenir autobiographique). Celui-là accumule des livres physiques (« exemplaire matériel »), celui-ci se remémore les expériences sensorielles particulières associées à une lecture donnée (« impression originale »), mais dans aucun cas il ne s’agit de textes, phénomène mental d’ordre général. Une collection de textes se trouve, par exemple, dans la base de données tenue par Pierre Perroud à l’université de Genève : http://un2sg4.unige.ch/athena/html/athome.html.

Phénomène

Nature

Acteurs

Locus

Le Lieu du texte

Organigramme du langage

Faculté sémiotique

(innée et/ou acquise)

L’homme

(seul animal doué de langage)

Propre à l’esprit de

chaque être humain

Le langage est une faculté sémiotique propre à l’esprit de chaque être humain. Il se distingue des autres facultés symboliques (par exemple l’imagerie) dans la mesure où le signifiant n’est pas un corps matériel. Le phonème est une valeur distinctive. Dans le cas le plus radical, celui de la base deux en mathématiques, le 0 signifie : « Je ne suis pas un. » Le 1 signifie : « Je ne suis pas zéro. »  La cybernétique représente tous les textes de toutes les langues du monde au moyen de ces deux chiffres.

Une langue naturelle humaine est une base de données structurée par des catégories phonologiques (voyelle, consonne) et grammaticales (parties du discours). Le système fonctionne selon des règles combinatoires (phono-morphosyntaxiques). À chaque entrée dans le lexique s’associe une définition, des classifications (synonymie, antonymie, hyponymie, hypéronymie), et des règles combinatoires sémantiques.

Une instance de la parole (le texte de l’énoncé) est un objet fixe. Elle consiste en une séquence déterminée d’unités discrètes, non pas de sons ou de traits matériels, mais de phonèmes ou de graphèmes d’ordre mental. Le texte ne saurait donc occuper un espace physique, puisqu’il n’est pas composé d’éléments physiques. Il se situe dans l’esprit de ses auditeurs/lecteurs compétents, à savoir ceux qui en comprennent la langue. Il ne s’agit pas d’interprétation, mais de l’existence du texte lui-même, indépendamment du sens qu’on lui prête.

Base de données & règles combinatoires (compétence) :

  • Phonologie

  • Morphologie (grammaire)

  • Syntaxe (grammaire)

  • Sémantique (lexique)

Les homophones

(membres d’une

communauté linguistique)

Commune à l’esprit de

tous les homophones

Sortie de données

(performance)

Le je et le tu

(de l’énonciation)

Commune à l’esprit de l’émetteur et de tous les

récepteurs (compétents)

La Représentation musicale

Quand Ludwig van Beethoven devient sourd, cela ne lempêche pas de composer sa Neuvième Symphonie. Quand l’artiste peintre et cinéaste Hugues de Montalembert (auteur de La Lumière assassinée) devient aveugle, il se reconvertit en écrivain. John Milton, James Joyce, Jorge Luis Borges, entre autres, ont su écrire des chefs-d’œuvre après avoir perdu la vue. Contrairement aux arts plastiques, dans la musique comme dans la littérature il n’y aucun lien nécessaire entre le support physique et l’objet mental.

La gamme do majeur

Les six systèmes graphiques figurés ci-contre à gauche (notes, alphabet, clavier, solfège, numérique) et à droite (braille) représentent exactement la même information. La clef de sol et les chiffres du protocole MIDI (Musical Instrument Digital Interface) identifient en outre la quatrième octave du piano.

Des compositeurs comme Schumann (Carnaval) et Brahms (Sextuor nº 2) ont su profiter du double emploi des lettres pour écrire des mots avec des notes encodés à l’intérieur de leur musique.

L’arbitraire de ces signes s’avère dans l’étymologie des syllabes du solfège :

Ut queant laxis resonare fibris

Mira gestorum famuli tuorum,

Solve polluti labii reatum,

Sancte Ioannes.

Paul le Diacre, Hymne à Jean-Baptiste (VIIIème)

D’ailleurs on substitue bien do à ut selon les circonstances, et ti à si en anglais pour donner à chaque syllabe une initiale différente.

Le solfège de Louis Braille (1827)

Le solfège de Louis Braille (1827)

do―ré―mi―fa―sol―la―si―do

60―62―64―65―67―69―71―72

De même on peut changer l’alphabet d’une langue (turc) ou l’écrire avec deux alphabets alternatifs (serbe).

 

Les orchestres anglo-américains s’accordent au la à 440 hertz, tandis que sur le Continent on tend à s’accorder à 442, et jusqu’à 445 en Allemagne et en Autriche. La musique se compose de notes, et non pas de sons. Celles-là ne sont pas liées à des évènements physiques. Ce sont des valeurs d’opposition discrètes. N’importe que leurs relations. Un matériau signifiant quelconque peut représenter les données du langage ou de la musique. Aucun système symbolique, en revanche, ne saurait retransmettre l’information d’un tableau. Un tableau est unique, un objet physique bien délimité dans l’espace.

Reste la question de savoir si la musique écrite est réellement de la musique. De deux choses l’une, ou bien la musique n’est qu’acoustique, et donc analogique, ou bien elle s’écrit, est donc numérique. Une œuvre de musique s’écrit exactement comme une pièce de théâtre. La partition (ou texte), un objet mental, existe en dehors de toute interprétation, performance, ou représentation particulière, évènement unique, délimité dans le temps et dans l’espace. Les tragédies de Sénèque et le Faust de Goethe ne sont pas nécessairement destinés à la scène. Phèdre existe dans l’esprit de ses lecteurs.

L’information (notes et texte) de la partition ci-contre est parfaitement lisible par un ordinateur. Une ROC musicale sait lire la partition entrée par un scanneur et en sortir la musique sous forme acoustique. Avec le perfectionnement de la technologie de reconnaissance vocale, on peut aussi lire le poème de Schiller à haute voix dans un microphone branché à l’ordinateur pour en obtenir le texte. L’amélioration de la technologie de reconnaissance musicale permet également d’entrer une mélodie homophonique analogique (jouée au piano par exemple) pour en obtenir la partition numérique. Encore une fois, il s’agit bien de lettres et de notes exactement justes ou fausses, selon la qualité des données, le paramétrage et la performance du logiciel.

 

Ludwig van Beethoven, « Symphonie n°  9 en ré mineur avec chœur final sur l’ode À la Joie de Schiller » (1824)

Ludwig van Beethoven, Symphonie n°  9 en ré mineur

avec chœur final sur l’ode À la Joie de Schiller (1824)

La Représentation plastique

Avec son inimitable accent russe, Igor Aizenberg, professeur de sciences informatiques à l’université Texas A&M, qui a consacré toute sa carrière au traitement d’image numérique, affirme en provocateur : « Images are analogue. All images are analogue. » Un tableau de valeurs des pixels entre 0 (00 en HTML hexadécimal, 00000000 en binaire) et 255 (FF en HTML hexadécimal, 11111111 en binaire) pour le rouge (R), le vert (G), et le bleu (B) selon les axes x et y n’est pas une image. C’est la représentation numérique d’une image analogique. Personne ne saura regarder les colonnes de chiffres et identifier l’image, ne serait-ce celle de la Joconde, ce qui représente une perte d’information de cent pour cent.

À l’instar des peintres Kasimir Malevitch et Robert Rauschenberg, même l’image la plus monochrome, la plus minimaliste possible ne saurait être réduite à sa représentation numérique :

Blanc

255

255

255

L’information numérique ci-contre au centre n’est nullement identique à l’information analogique à gauche. Une image dite numérique (prise avec un appareil numérique ou crée sur un ordinateur comme celle-ci) est un objet ni unique ni physique. C’est une fiche de données, un tableau de chiffres. La visualisation graphique, c’est la représentation analogique d’un fichier numérique.

 

Salvador Dalí, détail de « La Persistance de la mémoire » (1931)

6h55

L’information numérique ci-contre au centre n’est nullement identique à l’information analogique à gauche. L’interface numérique offre plus de précision sémantique au prix de connotations affectives. L’horloge analogique permet de visualiser le contexte, que l’on peut exprimer ainsi : « Il est sept heures moins cinq. »

Salvador Dalí, détail de

La Persistance de la mémoire (1931)

   

 

 

Icone

Français

R

D

T

F

C

-

Dans le roman La Tabla de Flandes (1990) d’Arturo Pérez-Reverte une partie d’échecs, représentée dans un tableau fictif du quinzième siècle, est reprise au point (ci-dessous à droite) où elle est figée dans l’image et rejouée cinq siècles plus tard, à l’envers pour répondre à la question : « Qui a pris/tué le cavalier/chevalier ? » et à l’endroit pour connaître l’identité de la prochaine victime.

Différentes conventions existent pour représenter les pièces et l’échiquier d’un match d’échecs. Le système graphique importe peu. L’iconographie l’emporte sur l’alphabet dans les tournois internationaux pour des raisons de commodité. On peut changer de couleur, d’icone, de chiffre, et de lettre, du moment où les relations entre eux restent les mêmes. Un autre système numérote les cases de l’échiquier en substituant 1 à A, 2 à B, 3 à C, 4 à D, 5 à E, 6 à F, 7 à G, 8 à H.

Pour analyser une partie d’échecs, il faut savoir qui joue le noir et qui le blanc. En revanche, il n’est nullement besoin de savoir si la couleur des pièces physiques (analogiques) est effectivement noir et blanc, ou rouge et jaune, ni si leur forme est plutôt figurative ou conceptuelle (abstraite), ni si leur matière est bois ou albâtre.

La vraie « analyse rétrograde » (transformation de numérique en analogique) revient à l’artiste de la jaquette du livre (inconnu de l’auteur du présent article, qui n’a su trouver une meilleure reproduction de la couverture). Il s’agit de représenter exactement les données numériques du tableau décrit dans le roman (la disposition des pièces sur l’échiquier et l’inscription énigmatique « Quis necavit equitem ? ») et d’imaginer les données analogiques (la dame en noir, le gentilhomme en rouge, qui joue le noir, assis à droite alors que le texte le situe à gauche, etc.)

C’est comme si l’on avait commandé à Dalí l’image d’une horloge arrêtée à 6h55.

Arturo Pérez-Reverte, « La Tabla de Flandes » (1990)

« Quis necavit equitem ? »

Arturo Pérez-Reverte,

La Tabla de Flandes (1990)

a8

d8

e8

f8

g8

h8

c7

e7

f7

g7

h7

d6

e6

f6

g6

h6

c5

d5

e5

f5

g5

h5

b4

d4

f4

g4

h4

a3

b3

d3

e3

f3

g3

h3

a2

b2

e2

g2

h2

a1

g1

h1

 

Léonard de Vinci, « La Joconde » (1507)

« La Joconde » après détection des contours

Aucune méthode de coloriage à code ou par numéro n’existe pour rendre l’information perdue dans l’image ci-contre au centre. L’auteur du présent article a posé la question de savoir si l’on pouvait extraire l’esquisse de la Joconde au moyen d’un algorithme de détection des contours (Gauss, Laplace, etc.) Constantine Butakoff, étudiant en doctorat de mathématique spécialisé dans le traitement d’image, a répondu que la meilleure technologie pour interpréter une image est l’œil humain. La forme, tout comme la couleur, est analogique.

À scanner ou autrement éditer une image on n’obtient jamais qu’une reproduction plus ou moins dégradée. On ne peut pas, comme c’est le cas des cases et des pièces d’un échiquier, changer de couleur sans faire violence à l’image. On ne peut pas non plus la représenter à un aveugle, sans passer par une description linguistique. En revanche, un aveugle n’a aucun obstacle insurmontable à écrire, à créer de la musique, ou à jouer aux échecs.

Léonard de Vinci, La Joconde (1507)

La Joconde après détection des contours

 

 

Une statue fondue n’est pas obligatoirement unique. Celle ci-contre a dû attendre 1939 (soit vingt-deux ans après la mort de l’artiste) pour être réalisée en bronze. On peut mouler de multiples exemplaires identiques. Un aveugle a beau saisir une sculpture de ses deux mains, il ne saurait en interpréter toute l’information.

Auguste Rodin, « Monument à Balzac » (1898)

 

Auguste Rodin, Monument à Balzac (1898)

Conclusion

Il existe deux modes de représentation, l’analogique qui consiste en la transmission continue de données théoriquement infinies, et la numérique qui consiste en la transmission discontinue de données dont le nombre est fixe. La représentation analogique privilégie le sens et la nuance. La représentation numérique privilégie la forme et la syntaxe. Celle-là se rapproche du quotidien, car dans la vie et dans le monde les êtres, les choses, et les états se meuvent de manière contigüe et dynamique. Celle-ci s’éloigne de notre expérience, qui ne comporte guère de substitution brusque d’objets statiques.

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